Libre opinion: Irak, donnons tous les faits au Conseil de sécurité

Tasneem Jamal

Authors

Ernie Regehr
Francine Néméh
and Gerry Barr

Édition du mercredi 5 février 2003: Le Devoir

Francine Néméh, Directrice de l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI)

Gerry Barr, Président-directeur général du Conseil canadien pour la coopération internationale

Aujourd’hui, le secrétaire d’État américain, Colin Powell, communique une nouvelle série de “faits” au Conseil de sécurité, faits qui, affirmera-t-il, exposent la tromperie et le refus d’obtempérer de l’Irak et justifient donc une attaque dirigée par les États-Unis. Mais il existe certains faits essentiels qu’omettra le rapport de M. Powell.
Par exemple, les coûts de la guerre ne retiendront guère l’attention. Selon des chiffres prudents, les coûts humains de la guerre de 1991 se chiffraient à 56 000 soldats et 3500 civils tués au combat, à 35 000 victimes de la rébellion consécutive à la guerre et de sa violente répression par le régime irakien, et à 111 000 civils décédés au cours de la première année suivant la guerre, des effets néfastes du conflit sur leur santé. Le total initial de 205 500 morts a ensuite augmenté par centaines de milliers, à cause des décès prématurés imputables à l’infrastructure décimée et aux sanctions économiques.

Cette fois-ci, comme les objectifs de guerre comprennent désormais la conquête intégrale et l’occupation indéfinie, les risques de pertes de vies humaines sont plus grands qu’ils ne l’étaient il y a douze ans. Dans les trois premiers mois d’une attaque, ces pertes pourraient atteindre entre 50 000 et 250 000 personnes. La guerre provoquera une terrible catastrophe humanitaire, menaçant avant tout les enfants. Environ 500 000 d’entre eux souffrent déjà de malnutrition aiguë et la plupart des 13 millions d’enfants du pays sont tributaires de la nourriture distribuée par l’État, alors que ce système sera l’un des premiers annihilés par la guerre.

Une étude de l’ONU divulguée par le biais d’une fuite avertit que la guerre pourrait produire deux millions de réfugiés. Deux millions de jeunes enfants et un million de femmes enceintes ou de mères qui allaitent auront besoin d’aliments thérapeutiques. Une guerre risque de produire 100 000 victimes directes, à qui il faudra prodiguer des soins médicaux immédiats, tandis que 400 000 autres personnes seront atteintes par des épidémies de choléra, de dysenterie et d’autres maladies liées à la guerre. Tous ces êtres humains auront besoin de soins dispensés par le système médical d’un pays dont l’infrastructure sera dévastée.

Et si vous ne croyez pas que l’infrastructure de l’Irak sera détruite, examinez une deuxième série de faits qu’omettra M. Powell lors de la réunion du Conseil de sécurité, à savoir un énoncé des tactiques militaires qu’a l’intention d’employer son gouvernement.

Un plan de campagne, qui promet l’utilisation d’armes de précision pour détruire l’infrastructure irakienne dans les premiers jours de la guerre, a été élaboré au cours d’une décennie d’essais et de multiples erreurs commises au Kosovo et en Afghanistan. Cette stratégie nommée “choc et terreur” privilégie la destruction psychologique de la volonté de combat de l’ennemi, selon l’analyste Harlan Ullman, l’un des auteurs de ce plan.

Cette stratégie suppose de mener, au cours des deux premiers jours du conflit, une vaste offensive de barrage sur Bagdad, avec 600 à 800 missiles. Selon Ullman, l’effet recherché doit être assez semblable à celui de l’arme atomique à Hiroshima.

Ullman ajoute aussi qu’outre les frappes visant les commandements militaires, on anéantit aussi la ville. Je veux dire par là que vous lui retirez son électricité, son eau. En deux, trois, quatre ou cinq jours, elle est épuisée physiquement, moralement et psychologiquement. Voilà un objectif qui s’apparente de façon troublante à celui du terrorisme.

William M. Arkin, analyste en matière d’armement et de stratégie nucléaire, affirme que les plans de combat américains comportent actuellement deux utilisations possibles des armes nucléaires contre l’Irak : frapper les installations irakiennes situées si profondément sous terre qu’elles sont inattaquables par des explosifs conventionnels et empêcher l’Irak d’utiliser des armes de destruction massive.

Il est à espérer qu’un minimum de bon sens l’emportera au moins et que les bombardements nucléaires ne se produiront pas en Irak. Mais même sans leur utilisation effective, l’intégration d’options nucléaires dans les plans de guerre constitue en soi une violation de l’obligation internationale acceptée par les États détenteurs de la bombe de s’abstenir du recours ou de la menace de recours à des armes nucléaires contre des États ne possédant pas ces dernières. Et l’Irak, en dépit des ignobles espoirs de Saddam Hussein, n’est pas une puissance nucléaire.

Une troisième série de faits sera oubliée dans le rapport présenté aujourd’hui au Conseil de sécurité : la nécessité de tenir compte d’une vaste gamme de risques stratégiques. Ironiquement, une guerre conduite par les États-Unis contre l’Irak pourrait accroître les tendances à la prolifération nucléaire, tout en menaçant la paix et la sécurité internationale.

Les régimes en désaccord chronique avec les États-Unis risquent d’en conclure qu’il leur faut se comporter d’une des deux façons suivantes : soit chercher à gagner la faveur des États-Unis, soit acquérir clandestinement une capacité nucléaire, puis en faire étalage.

La guerre risque en outre de déstabiliser davantage toute la région du Moyen-Orient, érodant le soutien à la lutte contre le terrorisme et provoquant l’hostilité entre l’Ouest et certaines régions du monde islamique, ainsi que de coûteuses perturbations de l’économie mondiale.

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